Olivier Reverdi
Impacts sur la Guyane de l'épisode EL Niño 2023/2024
01/06/2026Au moment où le début d'un nouvel épisode Niño devient de plus en plus probable au cours du deuxième semestre 2026 avec encore beaucoup d’interrogations sur son niveau d'intensité et une inquiétude légitime sur ses potentielles répercussions au niveau de la Guyane, il est important de se rappeler les impacts conséquents sur la Guyane du dernier récent épisode Niño d'intensité modérée de 2023/2024.
Après les années 2021 et 2022 exceptionnellement pluvieuses et associées à un épisode La Niña s’étirant sur près de 3 ans (du printemps 2020 à la fin de l’hiver 2023), la situation a rapidement évolué en début d’année 2023 avec la transition progressive vers un épisode El Niño dès la fin du printemps 2023.
Ci-dessous l’indice RONI qui détermine les différentes phases du cycle ENSO avec le passage en épisode El Niño officiel à partir de juillet 2023 et sa fin au printemps 2024.
Un épisode El Niño est confirmé quand l'indice RONI dépasse +0.5°C pendant trois mois consécutifs.

La réponse en termes de pluviométrie ne s’est pas fait attendre avec un déficit pluviométrique généralisé qui s’est installé à partir du mois de mai 2023, dès que l’indice RONI revenait en positif (avant même le début officiel de l'épisode Niño). L’épisode El Niño 2023 a atteint son pic au cours de la saison sèche avec un indice maximal à +1,5°C ce qui en fait un épisode El Niño d’intensité modérée.
La saison sèche 2023 (période de juillet à novembre) cumule à la fois un déficit pluviométrique sévère et des températures particulièrement élevées.
En termes de pluviométrie la saison sèche 2023, avec un déficit pluviométrique global (basé sur les 13 postes climatologiques principaux de Guyane) de 32 % à l’échelle du territoire, se classe au 3ᵉ rang des saisons sèches les plus sévères que la Guyane ait connues depis les premières observations météorologiques . Pour les températures, il n’avait jamais fait aussi chaud en saison sèche que lors de cette année avec de nombreux records de température maximale franchis. On retiendra en particulier la deuxième décade d’octobre particulièrement chaude. La moyenne des températures maximales moyennes sur cette décade atteint 37.8°C à Camopi et Grand-Santi. Le record absolu de température en Guyane (depuis le début des observations) est observé le 14 octobre 2023 à Camopi avec 39.0 °C. Ces températures particulièrement élevées au cours de la saison sèche 2023 sont bien sûr correlées à l’épisode Niño, mais il ne faut pas oublier le contexte de réchauffement climatique qui n’épargne pas la Guyane. Le changement climatique avec une tendance au réchauffement actuellement de l’ordre de +0,3 °C par décennie en Guyane se superpose à l’influence sur la température en Guyane des différentes phases du cycle ENSO (El Nino Oscillation Australe) avec une tendance à gommer la baisse des températures associée aux phases La Niña et au contraire à exacerber la hausse des températures lors des épisodes Niño.
D’ailleurs les années 2023 (2ᵉ rang) et 2024 (1er rang) sont les années les plus chaudes que la Guyane ait connues depuis le début des observations.
La saison sèche sévère de 2023 a eu un fort impact sur le niveau d’étiage du fleuve Maroni.
Ci-dessus, le graphe de l'évolution du débit journalier sur le Maroni à Langa-Tabiki sur l’année 2023 mesurée par la Cellule de Veille Hydrologique de Guyane. Les plus hautes eaux ont été observées fin février, avec une petite remontée temporaire fin avril et une tendance à la baisse ensuite. L’étiage maximal est observé autour de la mi-novembre avec un débit mesuré de 154 m³/s à Langa-Tabiki. Le débit du fleuve remonte progressivement à partir du début du mois de décembre 2023.
Plus globalement, à l’échelle du territoire, l’état de calamité agricole sécheresse en 2023 est reconnu pour toutes les communes de Guyane.
Après la saison sèche particulièrement sévère de 2023, le déficit pluviométrique persiste les mois suivants. L’épisode El Niño se maintient jusqu’au printemps 2024, on observe ensuite une brève phase neutre puis un épisode la Niña s’amorce vers juillet 2024. Malheureusement, la pluviométrie reste déficitaire sur la Guyane jusqu’en octobre 2024.
Ce phénomène d’inertie de plusieurs mois avec un déficit pluviométrique pouvant persister jusqu’à plus de 6 mois après la fin d’un épisode Niño avait déjà été observé en 1983, 1998 et 2016. La Guyane a donc connu une longue période de 18 mois avec des pluies inférieures à la normale entre mai 2023 et octobre 2024. La saison sèche 2024, certes moins sévère que celle de 2023 (déficit pluviométrique global de 16 %) a pourtant eu un impact majeur parce qu’elle s’est produite dans un contexte déficitaire en pluies perdurant depuis plus d’un an. Le fleuve Maroni a cette fois connu des niveaux d’étiages exceptionnels.
Le débit à Langa Tabiki est tombé en dessous des 50 m³/s, valeur en dessous de laquelle, il ne pouvait plus être estimé.
L’image ci-dessus présente le débit du Maroni mesuré par la CVH de Guyane à Langa-Tabiki en amont d’Apatou du 1ᵉʳ septembre au 31 décembre 2024 (données issues du site Hydroportail). Entre le 11 novembre et le 28 novembre 2024, le débit inférieur à 50 m³/s, ne pouvait plus être mesuré. À la fin décembre 2024, le Maroni n’avait pas retrouvé son niveau de début septembre ; L’étiage 2024 sur le Maroni a été bien plus sévère et nettement plus long que celui observé en 2023. Si l’on compare les niveaux d’étiage de 2023 et 2024, le niveau d’étiage le plus sévère de 2023 (154m³/s à Langa-Tabiki le 17/11/2023) a été dépassé en 2024 du 7 octobre au 13 décembre, malgré une saison sèche moins sévère.
Les conséquences ont été lourdes. Seules les pirogues de faibles dimensions arrivaient à circuler ce qui compliquait énormément l’acheminement des produits de première nécessité et le ravitaillement en carburant des centrales électriques communales. Les forages d’alimentation en eau potable étaient souvent à sec. Sur Saint-Laurent, l’eau saumâtre remontait au niveau des points de captage d’eau douce. La situation s’est très lentement améliorée dans le courant du mois de décembre 2024 avec le retour progressif des pluies qui s’est fait longtemps attendre sur la partie amont du Maroni (au sud de Maripasoula). Plus à l'est, la situation était également alarmante sur le fleuve Oyapock avec là aussi un niveau d'étiage particulièrement bas et une navigation difficile.

La carte ci-dessus présente le bassin du fleuve Maroni dans son intégralité. La partie au sud de Maripa-soula représente une part très importante de la superficie totale du bassin. Pour que le fleuve Maroni retrouve un débit conséquent plus en aval, il faut que les pluies qui en fin de saison sèche reviennent par le nord (quand la ZCIT redescend en latitude) atteignent ce secteur. En novembre et même début décembre 2024, les pluies circulaient plus en aval (au nord de Maripa-soula), mais n’avaient pas encore atteint cette zone plus au sud, ce qui explique le niveau d'étiage sévère persistant jusqu'à la mi-décembre.
Lors de la saison sèche 2024, les températures se situent un cran en dessous de celles observées en 2023., mais les mois précédents la saison sèche avaient été nettement plus chauds sque la normale. 2024 est donc officiellement l'année la plus chaude que la Guyane ait connue depuis le début des observations météorologiques.
Dans le domaine de l'agriculture, en 2024 comme en 2023 toutes les communes de Guyane ont été reconnues en calamité agricole sècheresse.